L'interview

Kiné historique du LOSC, Marc Cuvelier part à la retraite

Ce dimanche face à Auxerre, "Marco" Cuvelier vivra son dernier match avec le LOSC. Le masseur-kinésithérapeute emblématique du club, 66 ans dont 37 chez les Dogues, prendra une retraite bien méritée. Revenons tout en émotion sur la carrière de celui qui a porté l’écusson lillois pendant près de la moitié de la vie du LOSC.

Un grand saut dans le vide

« Dimanche, ce sera une sorte de grand saut dans le vide. Je ne m’en rends pas bien compte, encore. Le choc émotionnel va être fort, c’est sûr. Et après, c’est surtout au mois de juillet, quand il n’y aura plus de préparation, de stage et de nouveaux équipements, qu’un vide se fera ressentir. Mais là, tout de suite, j’ai juste envie que l’équipe gagne et puis on verra bien ce qu’il se passera. On m’a demandé si je voulais travailler sur ce dernier match. J’ai souhaité être dans le vestiaire et sur le terrain auprès de l’équipe, car ça a toujours été mon rôle. »

Marc Cuvelier aux côtés de Berke Özer au stade Vélodrome.

 

« T’es venu faire quoi là, tio ? »

« En 1989, j’ai été embauché comme kiné au cabinet de rééducation du docteur Cappelaere, à Lille. Très vite, je me suis rendu compte que c’est ici que venaient se faire soigner les joueurs du LOSC, l’après-midi. On m’a alors envoyé travailler sur un match des juniors du LOSC, en coupe Gambardella. J’arrive au stade Adolphe Max, en face de Grimonprez-Jooris. Et là, je découvre un truc insensé. Il n’y avait pas de vestiaire, simplement une tôle ondulée avec un banc. Je me présente à Michel Vandamme et Serge Dubreucq qui me regardent en me disant : « T’es venu faire quoi là, tio ? » Parce qu’effectivement, je ne pouvais pas masser. J’ai fait 2 ou 3 straps, puis j’ai couvert le match, c’est tout. Mais à la suite de ça, j’ai signé mon contrat avec le LOSC, pour les équipes jeunes. On a commencé à structurer l’affaire : le matin au LOSC et l’après-midi au cabinet. »

Eden Hazard, juché sur les épaules de "Marco" après la victoire en Coupe de France 2011.

 

Arrivé au LOSC par hasard

« Assez régulièrement, je rencontre de jeunes kinés qui veulent faire du sport et qui me demandent comment j’ai fait pour entrer au LOSC. Je leur réponds que c’est un hasard pour moi d’être arrivé ici. Et ça a été la chance de ma vie. J’étais déjà un grand supporter du LOSC. Je suis né à Lille, j’ai connu Henri-Jooris, Grimonprez-Jooris. C’était une grande joie d’allier ma passion et mon métier. En 1992, on me propose de remplacer le kiné des pros qui est parti après être resté 2 ou 3 ans. Le docteur Cappelaere me dit alors : « Monsieur Cuvelier, je vous en prie, essayez de tenir plus de 2 ou 3 ans ». Je lui ai fait cette promesse, mais dans ma tête, j’avais bien l’intention de rester. Bon, je ne pensais tout de même pas que ça durerait 37 ans. »

Le staff médical du LOSC dans les années 90. De gauche à droite : Dr JD Escande , Dr René Cappelaere , Dr Michel Gerard, Marc Cuvelier

 

Les supporters à la porte du vestiaire

« Ce qui a le plus changé depuis 1989 ? (sans hésiter) Je dirais le nombre. Je me rappelle d’un dîner officiel d’après match à Grimonprez-Jooris où le Président avait demandé à tous les salariés de venir, car il n’y avait pas assez de monde. Nous étions 14… De cette époque, je garde le souvenir de quelque chose de très convivial, y compris avec les supporters, qui étaient là, sur le parking, parfois même jusqu’à la porte du vestiaire. Il y avait une grande proximité avec le centre de formation aussi. Tout était extrêmement mélangé. Je ne dirais pas amateur, car il y avait toujours ce sérieux dans le travail, mais disons que juste après l’entraînement, on était balancé dans la vie. »

Marc Cuvelier, au second rang, le deuxième en partant de la gauche

 

Le même parfum des soirs de match 

« Qu’est ce qui n’a pas changé, en revanche ? (il réfléchit) J’aurais du mal à répondre à cette question, car tout a changé. Peut-être le parfum des soirs de match, la passion des gens qui viennent au stade. Il y a ce même espoir, cette même envie, cette frénésie toujours si particulière. Que le LOSC soit européen ou joue le maintien comme dans les années 1990, la passion reste la même. Et la mienne ? Elle n’a pas bougé. Tu sais, j’ai eu beau gagner deux titres de champion et une Coupe de France, ma plus grosse émotion, c’est le titre de champion de D2. D’abord parce que tu es champion, mais aussi parce que tu vas monter, tu sais que ton club va grandir, vivre de nouvelles choses. Ce sont des projections vers l’avenir. Et tout ça, avec une bande de copain en mode commando avec Vahid. »

Marco bondit sur la pelouse de Grimonprez-Jooris, en 2003-2004

 

Des conditions de travail incomparables

« Mon métier aussi a évolué. Les 10 premières années, j’étais tout seul, puis lorsqu’on était sur le point de monter, de se structurer, on m’a demandé quels étaient mes souhaits. J’ai répondu : « avoir un collègue », car je n’en pouvais plus. On s’est donc retrouvé à 2, puis à 3, à 4, à 5. Ce qui a le plus changé dans mon travail, c’est la rapidité et la précision des diagnostics. Aujourd’hui, avec les IRM, les scanners et les échographies dynamiques, on arrive à avoir une idée assez précise d’une blessure musculaire et de ce qu’on a à faire avec des protocoles. Dans le temps, nous étions beaucoup plus cliniques. On y allait étape par étape. Assez souvent, les joueurs reprenaient en n’ayant pas totalement retrouvé la totalité de leurs moyens physiques. Ils finissaient leur rééducation sur le terrain. »

Aux côtés de ses collègues kinés, en plein travail de massage des joueurs.

 

Des coups de boule à Debuch’

« Si je ne devais en garder qu’un, mon meilleur souvenir serait la victoire En Coupe de France. Sur le but de Ludo (Obraniak), je suis sur le côté du terrain avec Debuch’ sur qui avait été commise la faute amenant le coup franc. On se saute dans les bras l’un l’autre, on se donne des coups de boule. C’est un moment incroyable. Je retourne ensuite vers le banc en faisant tout le tour du terrain et en voyant ce peuple rouge et blanc en fusion. C’était une joie profonde pour moi, qui suis un pur Lillois. J’ai beaucoup d’amis supporters parisiens, marseillais ou lensois qui ne se gênaient pas pour me chambrer. L’un d’eux me disait souvent : « Mais de 1955 à 2011, qu’est-ce que vous avez fait au LOSC ? Vous étiez fermés ou quoi ? » Tout ça a drainé un sentiment de revanche, si bien qu’à ce moment-là, tu te dis : « ben merde, c’est enfin à notre tour ! » »

Quelques secondes après le but décisif de Ludovic Obraniak en finale de la Coupe de France 2011

 

Prendre du temps en famille

« Mes projets ? Je vais d’abord en profiter pour être présent auprès de ma famille, notamment le week-end. Je vais recontacter mes amis à qui j’ai malheureusement souvent dit que je n’étais pas là. Voyager ? Je pense avoir déjà beaucoup voyagé avec le LOSC. Bizarrement, j’aimais passer mes vacances chez moi et ne pas prendre l’avion, le car ou le train. Je veux surtout rendre à ma famille le temps qu’il lui a forcément manqué à un moment. Quand on travaille dans le foot, on bosse le week-end, même si avec notre organisation actuelle, on arrive à avoir un week-end de repos par mois, environ. C’est d’ailleurs un mot qui revient souvent dans la bouche des gens qui connaissent ma fonction et qui me croisent par hasard un jour de match à la plage de Malo-les-Bains, par exemple : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Ben je me repose… »

Sur la pelouse d'Angers, au moment de célébrer le titre de champion de France 2021

 

J’y suis rentré jeune, j’en sors vieux

« Ce que ça me fait de me dire que j’ai vécu au club quasiment la moitié de la vie du LOSC ? Ça me semble un peu irréel. Je me suis rendu compte en t’envoyant des photos que j’y suis rentré jeune et que j’en sors vieux. Je n’ai pas vu le temps passer, ça me semble surréaliste. Côtoyer des jeunes au quotidien, ça t’oblige à le rester, en quelque sorte. Mais aujourd’hui, l’écart d’âge est tellement grand que ça donne parfois lieu à des situations rigolote. On dit toujours qu’un vieux, c’est un jeune qui se demande ce qui lui est arrivé. Je dis souvent à certains joueurs comme Matias ou Ethan que je pourrais être leur grand-père. Ça les met en rage. »

Jean II Makoun et son kiné préféré, à San Siro

 

Bientôt en déplacement avec les supporters

« J’ai déjà l’intention d’effectuer des déplacements avec les supporters. C’est quelque chose que je n’ai jamais pu faire. Et puis je vais contacter les Anciens Dogues, on verra bien s’ils ont besoin de moi. Le LOSC restera en moi pour toujours. Je n’ai aucun tatouage du LOSC sur la peau. Le mien est intérieur. Et puis avec mes trois fils qui sont piqués du LOSC, tout ça ne risque pas de s’arrêter. Ce qu’on peut me souhaiter pour ma retraite ? D’avoir une longue vie, de voir mes enfants et petits-enfants grandir, s’épanouir. Et de pouvoir encore assister à un ou deux titres du LOSC.

Bonne retraite Marco. Félicitations et merci pour ton parcours.

Sur le bus de la célébration du titre de champion de France 2011, aux côtés notamment de Martine Aubry
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